pascal convert

2001 - 2002

Madone de Bentalha

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A Hocine et Ablah, aux cent journalistes et assimilés assassinés entre 1992 et 1997 par le Front Islamiste pour le Djihad armé (1). 

« Maintenant je suis Médée ; mes dons naturels se sont développés dans le mal : je suis heureuse, oui, heureuse d’avoir décapité mon frère, heureuse d’avoir dépecé son corps, heureuse d’avoir dépouillé mon père (…) Moi, je répandrai le sang de mes enfants (…) Quel crime les malheureux enfants expieront-ils ? Leur crime est la personne de leur père Jason, et, crime plus grave encore, la personne de leur mère, Médée : qu’ils meurent, ils ne sont pas à moi ; que je les fasse périr, ils sont à moi.»
Médée, Sénèque, p. 84, éd. Garnier-Flammarion, Paris, 1997.

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Mercredi 15 mai 2002.

Aéroport d’Orly Sud, départ pour Alger. Dans les kiosques de l’aérogare aucun guide touristique sur l’Algérie. Pourtant les ouvrages sur l’Algérie ne manquent pas. Au contraire. Mais l’odeur du sang a recouvert celui des épices. Le temps est au travail de la mémoire : quarante ans après la signature des accords d’Évian (2), le sang d’hier - le sang de la torture, des massacres de civils, des viols pratiqués au quotidien par l’armée française - s’expose dans les vitrines. Le sang d’hier mais aussi celui plus frais des années noires de la guerre civile algérienne… et celui encore palpitant des émeutes en Kabylie.

Notre histoire nationale reste traversée par l’histoire algérienne. En témoigne par exemple la présence de Jean-Marie Le Pen, ancien membre de l’OAS (3), au deuxième tour des élections présidentielles. « La force de l’extrême droite tient en grande partie à l’évacuation de l’histoire coloniale de la mémoire française. En refusant tout examen de conscience, la Ve république s’est privée de combattre idéologiquement les partisans de l’Algérie française. (…) Les deux pays fonctionnent en miroir : si on ignore ce qui se passe en Algérie, on ne peut pas comprendre ce qui se passe en France (4)».

Mais le sentiment de culpabilité pour notre racisme d'hier et notre lâcheté d'aujourd'hui est peu propice à la lucidité. S’y attache une forme de confusion. Confusion en particulier entre le passé et le présent, entre l'horreur d'hier et l'horreur d'aujourd'hui. Confusion accentuée par la publication simultanée de témoignages disparates : si de nos jours, comme l’affirme l’officier algérien Habib Souaïdia dans La Sale Guerre (5), l’armée algérienne pratique en sous-main l’assassinat et la torture sous prétexte d’une lutte contre les Islamistes, finalement nous, Français, sommes peut-être moins coupables vis à vis de la torture institutionnelle et des assassinats pratiqués hier au nom des intérêts supérieurs de la France (6)! La pensée analogique nous dédouane de notre responsabilité, le présent nous disculpe du passé (7).

Dans l’avion, je suis le seul Français. Hocine m’attend. Il vient d’apprendre que sa photographie dite La “Madone” de Benthala, parue le 24 septembre 1997 à la une des quotidiens du monde entier pour dénoncer les carnages pratiqués par les Islamistes radicaux a justement été choisie comme couverture de la traduction italienne de La sale guerre (La Sporca Guerra (8) ). Personne ne l’en a averti et il est ulcéré par cette utilisation de son travail dans un ouvrage qui selon lui absout les Islamistes.

Il est des photographies qui marquent le destin de leur auteur. Tel est le cas pour Hocine. Mais si, par exemple, la vie de Nick Ut est indéfectiblement et positivement liée à Kim Phuc, cette petite fille qu’il a photographiée le 8 juin 1972 à Trang Bang, courant nue sous une pluie de bombes au napalm (puisque son œuvre photographique sera construite autour d’elle et de sa famille), les relations d’Hocine avec la Madone de Benthala sont plus conflictuelles.

La calomnie puis la censure

Vendredi 17 mai

Nous partons vers Benthala. Sur le bord de la route, tous les cent mètres est posté un militaire, mitraillette en bandoulière et ce, pendant dix kilomètres : le Président Bouteflika doit se rendre à l’aéroport...

Benthala est un petit village dans la banlieue lointaine d’Alger. Des maisons en briques à un étage serrées les unes contre les autres, des ruelles étroites, des portes closes, personne dans les rues. Ici rien ne témoigne du massacre d’hommes, de femmes, d’enfants qui a eu lieu dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997. Cette nuit-là, les militaires cantonnés à quelques centaines de mètres n’ont pas donné signe de vie. Dans la matinée du 23, Hocine se trouve devant l’hôpital de Zmirli où est affichée la liste des victimes. Les familles sont là. Hocine prend quelques clichés. Dès lors sa vie bascule. Dans la célébrité mais aussi dans le combat contre des accusations sans cesse renouvelées. La Madone de Benthala cristallisera des critiques multiples. La première calomnie émane du journal Horizons, lié au pouvoir algérien, qui affirmera que cette image est un faux : d’une part Hocine n’en serait pas l’auteur (il n’aurait effectué qu’un photomontage), d’autre part cette femme n’aurait jamais existé.

Contre toute attente Oum Saâd, la principale protagoniste, se fait connaître et confirme sa présence ainsi que celle d’Hocine à l’hôpital. Mais défendue par l’avocat d’Horizons, elle attaque en justice Hocine et l’Agence France Presse pour atteinte au droit à l’image, pour avoir été appelée “Madone” et pour information mensongère (9). En juillet 1998, la justice algérienne inculpe Hocine, Alain Chemla, directeur de l’AFP et Alain Bommel, chef d’agence du bureau AFP d’Alger pour diffamation et volonté de déstabilisation du pouvoir de Liamine Zéroual. Le pouvoir politique tente ainsi de discréditer cette image par tous les moyens : la calomnie puis la censure indirecte.

La conviction du sens obtus

En Occident, si dans un premier temps cette image hybridant les codes de représentation chrétiens à ceux d’une civilisation musulmane aura permis au lecteur de Libération, du Washington Post ou du Herald Tribune de prendre conscience du drame algérien, la critique ne tarde pas à venir : il s’agit d’une image colonisée par les modèles iconographiques chrétiens. « Que nous dit la “Madone” d’Hocine de la réalité du massacre de Benthala selon toute vraisemblance orchestré par la junte militaire algérienne ? Rien. Pouvons-nous attribuer la douleur de cette femme, penser la complexité politique de cet événement ? Non. Seul mérite : ressasser la tradition occidentale et l’actualiser au prétexte de l’événement (10)».

A priori cette critique semble relever de l’évidence. La décontextualisation ruinerait toute saisie stable de la signification historique. Le niveau informatif serait ici perturbé par le niveau symbolique. Cette lecture s’opère à un moment où les deux domaines, politique et esthétique, ont besoin des images, reconnaissent leur pouvoir et souhaitent leur maîtrise. Pour le politique par le contrôle et la censure (11). Pour l’esthétique par une position qui se veut éthique, celle de la séparation de l’art et du politique. La photographie d’Hocine utiliserait les artifices de l’art alors que l’image d’information doit être monosémique.

La redécouverte d’une réflexion de Roland Barthes me semble pouvoir ici ouvrir une issue, tant dans la compréhension de l’immense impact de cette photographie que dans sa lecture politique. Dans « Le troisième sens (12)», Barthes traite de photogrammes du Cuirassé Potemkine, et s’arrête sur l’image d’« une vieille femme pleurante » qui lui donne pour la première fois « la conviction du sens obtus », la conscience d’une « dérive » ici « imposée à cette représentation classique de la douleur ». L’analyse de la position de sa coiffe le fait conclure que « le sens obtus a (…) quelque peu à faire avec le déguisement ». Et « force de dérangement », il est aussi « un feuilleté de sens qui laisse toujours subsister le sens précédent, comme dans une construction géologique ; (qui) dit le contraire sans renoncer à la chose contredite (… dans une) dialectique dramatique à deux termes (13)» .

Dans La Madone de Benthala, la douleur d’une mère, la trop évidente analogie avec La Pietà de Michel Ange, Le Massacre des innocents de Poussin ou La Déposition de Pontormo (14) masque peut-être quelque chose de plus douloureux : cette fois il n’y aura pas d’annulation de la vengeance par la résurrection des morts.

Car le visage de la Madone s’ouvre sur une bouche immense, caverne de l’horreur qui peut s’ouvrir à son tour sur la voracité d’une vengeance meurtrière.

Derrière la Madone de Benthala se dessine l’ombre de Médée la magicienne, Médée devenue furieuse qui par amour pour Jason mettra en pièces les deux enfants qu’elle a eus de lui. Une fascinante et obtuse bouche nous fait passer de l’iconographie chrétienne et son imagerie de la douleur à la tragédie grecque et sa rhétorique de la vengeance. La Mater Dolorosa devient Médée (15).

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Cette question d’un cycle de trahison et de vengeance propre à la tragédie grecque pourrait permettre un autre regard sur l’histoire de l’Algérie. A Benthala, Raïs et Beni Mesous, le GIA (Groupe Islamique Armé, extrêmiste (16)) s’est vengé de la trahison de la plus modérée Armée Islamique du Salut (17), qui négociait une trêve en vue d’une reddition à l’Etat algérien, en massacrant systématiquement huit cent civils.

Et l’histoire réciproque de la France et de l’Algérie depuis 1954 est faite de trahisons et de vengeances.

Du côté français, trahison des droits de l’homme par l’usage généralisé de la torture. Mais aussi trahisons politiques : de Gaulle, alors qu’il obtenait les pleins pouvoirs en 1958 sur le principe d’un maintien de l’Algérie française, décide d’organiser le référendum d’autodétermination, à quoi l’OAS répond par le putsch d’Alger (18). Trahison enfin par la nation française des milliers de pieds noirs et de harkis historiquement abandonnés(19).

Côté algérien, dès juillet 1962, trahison des espoirs démocratiques : Ben Bella confisque le pouvoir au détriment des maquis (20). Instauration du système du parti unique, du candidat unique : un coup d’état a détruit le processus démocratique (21).

En 1965, Boumédienne, soutenu par Bouteflika renverse Ben Bella et instaure une dictature socialiste. Après la mort de Boumédienne, dans les années 80, l’identité algérienne pour s’affermir s’appuie sur l’islam et le panarabisme, ce qui favorise la montée de l’islamisme (22). La popularité du Front Islamique du Salut, créé en 1989, augmente et lui donne une très large majorité aux élections de 1991. Les élections sont annulées, l’état d’urgence est déclaré. Le décor est en place pour l’acte II de cette tragédie algérienne.

L’arrêt du processus électoral de 1991 marque le début d’un carnage inouï : entre 120.000 et 150.000 morts à ce jour.

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Tizi Ouzou contre Athènes

Samedi 18 mai

L’Acte III de cette tragédie algérienne se déroule aujourd’hui en Kabylie. Sur la route de Tizi Ouzou, de nombreux barrages de militaires. Personne ne nous arrête.

Hocine qui a vu des images de mon travail sculptural inspiré par La Madone de Benthala me dit être troublé par le traitement baroque du hidjab (23). Alerté par les attaques portées contre sa photographie, Hocine à cet endroit réagit d’abord de manière identitaire. Alors même que mon travail sur des images d’actualité tente de les ouvrir à l’altérité qui pour partie les constitue. Mais je ne vis pas le drame algérien au quotidien.

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Sur la route les indications de direction en arabe sont taguées. Il ne reste que les inscriptions en français. L’identité berbère se définit ici contre l’arabité. Les Kabyles préfèrent encore la langue des anciens colons. Une immense peinture murale représentant Matoub Lounès, symbole de la cause kabyle, nous accueille à Tizi Ouzou. La jeunesse y a payé le prix du sang au printemps 2001. On nous guide vers l’ancienne église d’Azazga, quartier général de la direction du mouvement de contestation en Kabylie. Les portraits des « martyrs » qui ont péri lors des émeutes tapissent les murs. Je suis frappé par leur jeunesse. Les premiers jours des émeutes, un jeune homme d’Azazga, Kamel Irchène, a écrit le mot liberté avec son sang, juste avant de mourir. Comment cette jeunesse va-t-elle apprendre que la cité doit circonscrire la vengeance dans l’espace symbolique de la tragédie, qu’avec ses organes de délibération et d’exécution, elle doit fonctionner de manière anti-tragique ? Que c’est précisément cela que nous apprend le modèle démocratique d’Athènes (24)?

La séparation de la cité et du tragique se fait toujours attendre en Algérie.

 

Pascal Convert, 2003.

Cet article est paru dans le numéro 286 de la revue d'Art Press en janvier 2003.

 

1 - Le FIDA composé essentiellement d’islamistes intellectuels avait décrété le Djihad contre les intellectuels « occidentalisés ». Suite à des grèves et à l’arrêt de la publication de certains journaux, le Haut Comité d’État décidera de la création de sites protégés pour les journalistes et leur famille. Certains y vivent encore.

2 - La France a longtemps utilisé l’expression « d’événements » pour masquer une guerre coloniale qui aura duré sept ans (1954-1962). Les accords d’Evian y mettent fin le 19 mars 1962.

3 - L’Organisation Armée Secrète, fondée en 1961, est une organisation paramilitaire qui s’appuie sur une pensée poujadiste raciste opposée à la décolonisation de l’Algérie.

4 - Benjamin Stora, in Le Monde, lundi 1er juillet 2002. Lire aussi, du même auteur, La gangrène et l’oubli, La mémoire de la guerre d’Algérie , éd. de la Découverte, Paris, 1991. Cet héritage d’une France raciste nous aura été minimisé pendant les deux septennats de François Mitterrand pour la simple raison que la SFIO, Guy Mollet, Robert Lacoste et lui-même ont été les premiers à justifier la pratique de la torture et les exécutions des indépendantistes.

5 - Ed. La découverte & Syros, Paris, 2001.

6 - Je pense aux publications récentes des témoignages des généraux Aussaresses, Bigeard et Massu. Sur la question de la responsabilité française dans l'usage de la torture: La Raison d’Etat (éd. de Minuit, Paris, 1962, rééd. 2002), La torture dans la République ( éd. de Minuit, Paris, 1972, rééd.1998) de Pierre Vidal-Naquet et La question d’Henri Alleg (éd.de Minuit, Paris, 1958). Cette responsabilité ne doit pas par ailleurs masquer les exactions du FLN et de l'ALN durant la guerre d'Algérie.

7 - Que le pouvoir s’accommode en Algérie d’un seuil minimum de violence qui lui permet de rester en place est certain. Qu’il y ait eu une connexion entre le pouvoir et des mouvements islamistes intégristes est possible dans le cadre de négociations. Qu’il soit impliqué dans des assassinats de civils à grande échelle reste à prouver.

8 - La Sporca Guerra, Cartamata Edizione, Milan et Editrice Berti, Plaisance, 2002.

9 - La légende initiale comportait une erreur : il y était stipulé qu’Oum Saâd déplorait la mort de ses huit enfants alors qu’il s’agissait de membres de sa famille.

10 - Déclaration de Gilles Saussier qui est photographe.

11 - Depuis 1994 le pouvoir algérien a mis en place au nom de la lutte « pour l’éradication du terrorisme » une censure ordonnant que toute information passe par des communiqués officiels (notion d’information sécuritaire).

12 - Roland Barthes, «Le troisième sens, notes de recherche sur quelques photogrammes de S.M. Eisenstein», in l'Obvie et l'obtus, essais critiques 3, éd. du Seuil, Paris, 1982. Il y repère, après le niveau informatif et le niveau symbolique, un troisième niveau évident, têtu, obtus.

13 - ibid., p.48-51.

14 - La photographie de presse entre icône et réalité, Daniel Salles, Clemi, Grenoble.

15 - Georges Didi-Huberman qui attiré mon attention sur un lien philologique unissant la mère du Christ et Médée: dans une tragédie grecque byzantine, les lamentations de Marie sont calquées sur celles de la Médée d’Euripide.

16 - La revue « Al Chahada », organe officiel du GIA dès 1993 témoigne de la doctrine et de la stratégie du mouvement. L’héritage afghan est proclamé. De nombreux terroristes du GIA Algérien ont suivi leur formation militaire et idéologique en Afghanistan. Le GIA rejette le FIS et se fixe comme objectif en recourant au Djihad de renverser le régime apostat et de restaurer le califat. (in Dictionnaire Mondial de l’Islamisme, p. 214, éd. Plon, Paris, 2002).

17 - Branche armée du FIS, l’AIS(1994-2000) préconisait le recours au Djihad. Cependant l’AIS est très tôt conscient que le renversement du régime par l’insurrection armée est impossible sans le rassemblement des forces islamistes radicales et modérées. Dès 1997, l’AIS s’oriente vers un « dialogue » avec les autorités pour une sortie de la crise. Il obtiendra en 1999 la réhabilitation du FIS et l’amnistie des combattants dans le cadre de la concorde civile de Bouteflika.

18 - Putsch dirigé par les généraux Salan, Challe, Zeller et Jouhaud, dans la nuit du 22 avril 1961.

19 - Le terme harki est devenu un terme générique pour désigner tous les musulmans d’Algérie qui ont eu un comportement pro-français pendant la guerre d’Algérie. Le 25 septembre 2001, le président Jacques Chirac, reconnaissait publiquement à leur sujet que « la France n’a pu sauver ses enfants du massacre ».

20 - Au congrès du Conseil National de la Révolution Algérienne à Tripoli. Il y est soutenu par le colonel Boumédienne et l’armée des frontières.

21 - Je remercie Jean-Michel Meurice qui a bien voulu m’éclairer sur cette période de l’histoire de l’Algérie. Voir le film qu’il a co-réalisé avec Benjamin Stora Algérie : été 62 - L’indépendance aux deux visages.

22 - Par exemple, le code patriarcal de la famille maintient la polygamie, le mariage sans consentement de la femme, la répudiation.

23 - Il s’agit de l'ample vêtement traditionnel musulman porté ici par les deux protagonistes.

24 - Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, Œdipe et ses mythes, p. 90 et séq., éd. Complexe, Bruxelles, 2001.

 

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